DES PROFESSIONNELS TÉMOIGNENT
29/01/2007
LES ERREMENTS DE LA  LÉGISLATION


(Note de Serge Ginger)

Article publié finalement dans Le Monde daté de mercredi 31 janvier (page 18), après de très nombreuses interventions par téléphone et par e-mails, sous le titre :
« Psychothérapeutes : les errements de la législation »

avec comme sous-titre :
« le Parlement ne devrait pas légiférer dans l’urgence sur un sujet aussi sensible que leur formation ».

et intertitre :
« Ce n’est pas en détruisant une profession en plein essor qu’on protégera la société »

Les modifications apportées par Le Monde sont en rouge : soit  5 « amputations » et une petite adjonction.
• Xavier Bertrand doit être furieux qu’on « annule » ses efforts pour un décret de compromis, élaboré si péniblement…
• Il est dommage qu’on ait supprimé les titres universitaires des signataires – qui confèrent tout leur poids aux remarques !

Mais l’essentiel est qu’on « parle de nous » !


Le Sénat a voté  à l’unanimité, le 25 janvier, le retrait des deux amendements que M. Accoyer,
président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, avait fait voter, contre l’avis du Gouvernement, à l’Assemblée nationale, le 11 janvier. Ces amendements stipulaient que la formation des psychothérapeutes devrait être exclusivement confiée à l’Université. La décision finale appartient à l’Assemblée nationale, après avis d’une Commission Mixte Paritaire le 31 janvier. Ces amendements suscitent des protestations indignées chez les milliers de professionnels dûment formés et certifiés ainsi que chez les élèves — adultes de 35 à 50 ans – en cours de formation dans les instituts privés de psychothérapie.

Si une collaboration constructive est souhaitable entre les Instituts privés et l’Université,  celle-ci n’est pas en mesure d’assumer pleinement la spécificité de ce métier. D’ailleurs, les psychologues ou psychiatres qui veulent acquérir une vraie compétence de psychothérapeutes se forment au moins quatre ans dans les instituts privés — que les amendements voudraient supprimer.

La volonté, légitime, de protéger les usagers de dérives sectaires ne prend pas en compte les règles rigoureuses de fonctionnement, déontologie, recrutement et formation, incluant la psychopathologie, que les organisations professionnelles se sont données depuis 25 ans.
Règles qui sont aussi celles de l’Association Européenne de Psychothérapie — qui regroupe 120 000 psychothérapeutes.

Ce n’est pas en détruisant une profession en plein essor qu’on protègera la société ! On ne détruit pas les écoles de police parce qu’il existe quelques « ripoux ». C’est  très rarement chez les 7 000 psychothérapeutes certifiés qu’on trouve les charlatans, mais dans des groupes sectaires usurpateurs de termes ou de pseudo-techniques psychothérapeutiques.
En réalité, ces amendements aggraveraient les dangers qu’ils veulent combattre, en créant un no man’s land dans lequel pourraient s’infiltrer de vrais charlatans.

Certes, depuis la loi de 2004,  le législateur a abandonné l’idée que la psychothérapie n’était qu’un simple « outil » au service  du  psychiatre. Mais sa détermination à faire de la formation à la psychopathologie le critère exclusif de validation de la profession entraîne une quadruple erreur :
- celle de méconnaître la spécificité du métier, de ses exigences de formation et de sa visée essentielle : aider le sujet à construire son autonomie, ce qui est exactement le contraire de la visée des sectes qui renforcent sa dépendance ;
- celle de confondre les perturbations psychiques graves qui en appellent aux compétences du psychiatre, et ce qu’il est accoutumé d’appeler les souffrances psychosociales -- qui constituent l’essentiel des demandes d’aide
psychothérapeutique ;
- celle, centrale, d’éloigner de ce métier les personnes qu’un parcours personnel et professionnel  prédispose à son exercice. En effet, il s’agit pour la majorité, non pas de jeunes élèves
à peine sortis d’un cursus universitaire en psychologie, mais de personnes entre 35 et 50 ans, exerçant des métiers d’aide sociale, sanitaire, éducative et autres, et qui se préparent à un « second métier » en suivant une formation spécifique de quatre à six années ;
- celle enfin de menacer la créativité même de la Psychothérapie qui risque d’en être profondément asséchée. Faut-il rappeler que la psychanalyse et la psychothérapie en général ont été créées et se sont développées hors de l’université ?

Cependant une certaine prise en compte de la réalité pouvait se lire dans le projet de décret proposé le 9 avril 2006 par le ministre de la santé. Mais des pressions corporatistes ont abouti à un nouveau projet de compromis, où la psychopathologie demeure le critère de qualification exclusif qui autoriserait des médecins ou psychologues, non formés à la psychothérapie, à user librement du titre. Sa vraie force serait d’accorder la même confiance aux organismes responsables de la psychothérapie que celle qu’elle accorde à ceux de la psychanalyse. Car c’est par eux que s’assure déjà la sécurité des usagers (qui se déclarent satisfaits à 87 %, selon une récente enquête nationale indépendante).

En cas d’adoption de ces deux amendements, l’imbroglio et le risque d’implosion pourraient atteindre leur plus haut degré.
Faute de  pouvoir valider avec sagesse un décret d’application péniblement négocié, le plus raisonnable serait de remettre à plus tard, après l’élection présidentielle
qui occupe les esprits, des décisions vitales pour les personnes et pour la société. En repartant d’une analyse plus sereinement mûrie.

 

Marie-Françoise Bonicel, docteur en psychologie, formatrice, psychothérapeute
Cyrille Cahen,
neuropsychiatre, psychothérapeute
Pierre Canouï,
psychiatre, pédopsychiatre, psychothérapeute
Alain Delourme,
docteur en psychologie, psychothérapeute
Charles Gellman,
neuropsychiatre, psychothérapeute
Edmond Marc,
psychologue, professeur des universités
Max Pagès,
professeur émérite des universités, psychologue, psychothérapeute
Catherine Reverzy,
psychiatre, psychothérapeute
Lucien Tenenbaum,
ancien chef de service de psychiatrie, psychothérapeute, formateur 

*Serge Ginger. Psychothérapie : 100 réponses pour en finir avec les idées reçues, Dunod, 2006
S. Ginger, E. Marc, A.Tarpinian et al. Être psychothérapeute, Dunod, 2006.