Les technologies numériques, un grand défi social, par Éric Champ

14 Nov 2025 | LECTURES

La FF2P vous propose l’introduction d’un article issu de l’intervention de Éric Champ, Directeur de études de l’EFAPO (École Française d’Analyse-Psycho-Organique) lors des universités de Printemps 2025 de EFAPO.

Les technologies numériques sont omniprésentes dans notre société et semblent à l’origine d’une profonde mutation sociale et culturelle. Du premier ordinateur en 1950, aux premiers robots dans les années 1970, au développement de l’internet haut débit en 2000, des smartphones en 2007, de l’IA générative et conversationnelle comme ChatGPT en 2022, nous assistons dans un temps excessivement court à une véritable révolution technologique qui modifie profondément nos modes de vie et nos cultures. Bernard Stiegler en s’appuyant sur les travaux d’Emmanuel Ladurie montre que depuis toujours il y a eu, et cela depuis l’âge de pierre, des hybridations homme-technologie qui créèrent de profondes mutations sociales et culturelles à chaque progrès technologique. Il commente l’accélération des progrès technologiques ces deux derniers siècles avec un seuil de non maîtrise apparu lors de la première guerre mondiale. Cette non maîtrise est nettement repérable avec le problème écologique. Sur ce registre, on peut ajouter que les concepteurs des IA ne savent pas comment les IA fonctionnent.

Aurions-nous imaginé il y a une dizaine d’année qu’une partie du travail deviendrait du télétravail, que des psychothérapies se dérouleraient en distanciel, que des agents conversationnels comme ChatGPT se proposeraient de trouver des solutions aux états-d’âme ce que Serge Tisseron qualifie avec humour et pertinence de calinothérapie, que des enfants se désocialiseraient en restant rivés
à leur tablette ou téléphone avec accès sur internet à des contenus violents et pornographiques à l’insu de leurs parents. À la fois véritable support de communication, d’information, de création de liens sociaux, pouvant devenir aussi des assistants divers, ces nouveaux outils technologiques sont devenus omniprésents .

Ils le sont par leur nombre, Ainsi, en France, selon l’édition 2022 du Baromètre du numérique, les foyers français possédaient en moyenne près de 10 appareils numériques avec écrans. Il est à noter que sur cette dizaine d’écrans recensés par foyer, 2,6 en moyenne n’étaient pas utilisés.
Ils le sont par le temps consacré à les consulter : Les français de 15-24 ans déclarent regarder 5h21mn de contenus vidéo chaque jour, selon une étude de l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, sur les tendances 2025 rendue publique jeudi 3 avril.

Ils peuvent être utilisés à tout âge : Et cela a des conséquences redoutables sur le développement des jeunes enfants. Serge Tisseron depuis de nombreuses années alerte sur ce fait. En avril 2025, plusieurs sociétés savantes dont la société française de pédiatrie et la société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ont publié une tribune conseillant l’absence d’écran jusqu’à 6 ans.
Selon la « cohorte Elfe » qui est la première étude longitudinale française d’envergure nationale consacrée au suivi des enfants, il convient de noter que des enfants âgés de moins de 13 ans sont inscrits en nombre sur des réseaux sociaux, pourtant en théorie interdits au moins de 13 ans. Ainsi, selon cette même étude, 58 % des jeunes de 11-12 ans en 2021 avaient un compte sur au moins l’un des réseaux sociaux.
De son côté, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a signalé que « 45 % des Français de 11-12 ans sont inscrits » sur l’application TikTok.

Ils captent l’attention car ils sont délibérément conçus pour cela : Voila ce que nous en dit Anne Alombert, Interviewée sur le site « renaissance numérique.org » :
« Les technologies numériques persuasives ont été conçues dans des laboratoires de recherche des entreprises et des universités de la Silicon Valley sur la base d’une nouvelle perspective technoscientifique : la captologie, qui constitue un agencement entre neurosciences, sciences cognitives, psychologie comportementale, design et informatique, afin de concevoir des technologies susceptibles d’influencer les comportements et les conduites des utilisateurs. Les fonctionnalités et les interfaces sont alors développées pour capter les attentions, renforcer des habitudes comportementales et provoquer des réactions-réflexes en stimulant directement des processus cérébraux (comme la sécrétion de dopamine, neurotransmetteur responsable de la sensation de plaisir). Dès lors, les facultés de réflexion, d’interprétation, de décision, d’invention, constitutives de la vie de l’esprit, sont court-circuitées : elles n’ont plus le temps de s’exercer. »

Ils saturent l’esprit par excès d’information
Byung-Chul Han parle de médiocratie pour qualifier cette société de l’information où l’usage des réseaux implique des discours très brefs, beaucoup d’images. Il précise ce qui est suscité n’est pas la réflexion mais des goûts, des attirances. Le divertissement est le critère principal, c’est le plus populaire. On assiste à une chute de la capacité humaine de raisonner. Apparait une sorte de théatrocratie où il s’agit davantage de se mettre en scène que de raisonner. Le discours descend au niveau du show et de la publicité. La langue devient fragmentaire, discontinue, elle se constitue de punchlines. Ces nouveaux médias fragmentent l’espace public, les problèmes communs se dissolvent. La masse d’information empêche toute forme de stabilité. On ne comprend plus, on se sait plus. Il n’y a plus de savoir, d’expérience constituée et fiable. On assiste à une fragmentation de la culture. Ici, la valeur d’une information dépend de son potentiel d’excitation. Les fake  news prennent le pas sur la vérité. Elles suscitent plus d’attention que les faits. C’est la guerre de l’information qui est utilisée comme une arme. Des robots sont programmés pour diffuser de l’information. 70% de l’information est générée par l’IA. L’image destitue le discours rationnel au profit de l’affect, du plaisir immédiat. On assiste à la prolifération de « mèmes ». Ce sont des images, vidéos ou textes humoristiques qui se propagent rapidement sur internet, devenant viraux et servant à exprimer des sentiments, opinions ou idées de manière ironiques ou satiriques.
Dans l’environnement numérique, l’autre est en train de disparaitre. Ce qui est en jeu est moins le savoir qu’une identité autour d’opinions. Et si l’opinion se rattache à une identité, l’opinion devient indiscutable car il s’agit de mon identité. Les opinions deviennent sacrées et on combat celui qui n’est pas d’accord et qui met en péril mon identité. Cela aboutit à une polarisation des opinions. Ils prennent en charge des tâches qui jusque-là mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives: Il est notable que la grève des scénaristes à Hollywood, qui a débuté le 1er mai 2023, a duré 148 jours, prenant fin le 27 septembre 2023, a permis d’aboutir à une régulation de l’IA dans la production des scenari ainsi que le respect des droits d’auteur. Mais cet exemple d’une résistance au grand remplacement des humains par les IA sera-t-il reproductible ?
Aujourd’hui, 2/3 des emplois sont des emplois de service, comme par exemple celui de comptable, de traducteur, d’avocat, d’analyste psycho-organique. À terme, ces services seront pris en charge par les IA au travers de super assistants. Que va devenir le monde du travail, quels seront les emplois restants ?

> la suite et l’intégralité de cet article sont à lire sur le site de l’EFAPO